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Macbeth et le dramaturge

 

En passant au travers de la forêt de Birnam, un soldat de l’armée de Macduff coupe un jeune rameau et en pare son écu. Les autres soldats l’imitent et c’est ainsi parée que la troupe monte pour l’assaut vers la citadelle de Dunsinane. Macbeth, du haut du rempart, voit la forêt de Birnam venir à la rencontre du Château de Dunsinane. C’était, selon l’oracle des sorcières, la condition invraisemblable pour qu’il puisse être vaincu ; l’invraisemblable a lieu, le geste fantaisiste d’un troufion réalise le scénario impossible, le Réel se joue de Macbeth par un tour de passe-passe. Il comprend que sa fin est proche, il s’écrie (et nous l’entendons encore) : « La vie est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot et qui ne signifie rien ! »

Nous, qui assistons à la pièce de Shakespeare, c’est au contraire la multiplicité des significations, la force symbolique, la cohérence implacable de celle-ci qui nous frappent. Elle nous parle de la maladie du pouvoir, de l’avidité qu’elle engendre, la tyrannie, la corruption morale, elle trace la chute irrésistible d’un homme et d’une femme, d’autant plus saisissante qu’ils se sont élevés à mesure au zénith de la hiérarchie sociale. Au passage, par cette exclamation, nous goûtons l’humour du démiurge Shakespeare qui s’offre le luxe de se faire traiter d’idiot par sa créature. Il s’en offre le luxe en faisant dire à Macbeth la parole la plus universellement humaine qui soit. Car celui-ci est tout à fait fondé dans son imprécation et se fait alors notre interprète.

L’homme d’action sait que toute aventure humaine est soumise à l’aléa, c’est pourquoi il planifie, calcule, anticipe les obstacles possibles pour mener à bien ses projets. Il en est de même de tout un chacun dans un quotidien plus répétitif et prédictible. L’accident apparaît alors comme une affirmation obtuse et impérative, c’est le Réel qui se manifeste soudain avec mauvaise foi, un réel jusque-là discret, mais en fait occulte, souterrain, cryptique, un réel sournois et tyrannique qui impose tout à coup sa loi. On met toutes les chances de son côté et le Réel surgit, adverse, sans, nous semble-t-il alors, de raisons valables. Le soldat fantasque aurait pu mettre de l’herbe dans ses chaussures pour avoir moins mal au pieds, ou, à la limite, une fleur à sa visière, mais voilà, il a coupé le rameau fatidique, ET CELA S’EST PASSÉ AINSI. Le Réel, c’est l’Idiot qui a raison, de toutes façons*.

Le monde naturel est à notre échelle plutôt cyclique et prévisible ; il a cependant ses coups de colère, sa part de chaos. Notre monde humain, au delà de son quotidien besogneux, répétitif et prédictible, ajoute à l’aléa cosmique le chaos créateur, perturbateur ou catastrophique des actions humaines : c’est le cortège des évènements, avec leur part de comédie et de tragédie, c’est l’avènement du réel. C’est cela qui fascine le dramaturge, cette irruption du chaotique dans la régularité qui transforme une vie en destin. Soudain le réel s’est moqué des raisons humaines, il est advenu dans le non-sens, dans la destruction. A cette irruption chaotique, le dramaturge donne une forme, il taille au désastre un costume tragique. A la brutalité et à l’arbitraire, il rétorque par du symbolique ; à l’informe, il donne forme.

La peste est sur la ville ; quelle est la faute, l’erreur, qui l’a précipitée sur les Thébains ? Le Roi Œdipe se découvre inceste et parricide, il peut s’écrier comme Macbeth que la vie est un conte absurde écrit par un idiot, il n’y a là de faute que le surgissement implacable du réel. De cette histoire absurde pleine de bruit et de fureur, Sophocle fait une construction admirable d’équilibre : à l’informe il donne forme, à l’opaque il donne transparence et par cette forme et cette transparence, notre regard plonge dans les abîmes.

© Jean Reinert – 4.4.2008

 

Différents travaux



* Référence à "l’Idiotie du Réel" (Clément Rosset).