Spinoza et le Cyborg

2018-2020

 

Personnages

5, qui peuvent être interprétés à minima par 1 actrice & 1 acteur (avec supports audio et vidéo). Intervention de 5 à 7 masques.

Lieux et temps

Le lieu principal de l’action est la demeure du Cyborg dans un futur proche.

Durée de jeu

1h30

Argument

Spinoza sort de "son" éternité et vient en la demeure du Cyborg pour débattre avec celui-ci de l’homme et de son devenir. Qu’est-ce que le Cyborg ? On l’apprendra au fur et à mesure de l’échange entre le philosophe de l’Éthique et la "machine" anthropomorphe, championne de la pensée efficace et détentrice dans ses multiples mémoires de toutes les connaissances rassemblées par les humains.

 

 

Une page de texte

 

Les personnages intervenant dans ces deux fragments sont Baruch Spinoza (Benedict d’Espinoza), le Cyborg (sa représentation par un androïde), Clara Maria van den Enden, Franciscus van den Enden.

 

La pièce se déroule en vingt-et-un tableaux qui sont comme autant de portes d’un labyrinthe. Le lieu principal de l’action est la demeure du Cyborg dans un futur proche. Les autres lieux sont des évocations.

 

 

Fragment 1

Porte 3 : Le Minotaure

 

La demeure du Cyborg : un antre cybernétique et design dans lequel le maître du lieu se distinguera à retardement : le "corps" du Cyborg est de fait l’antre lui-même avec tous les prolongements du réseau (centres de données, centres de calcul, etc.). Dans ce corps-décor apparaitra le "truchement" du Cyborg : un séduisant androïde androgyne.

Sur fond de brune où pointent les étoiles, la silhouette approchante de Spinoza. Musique d’introduction (ce peut être celle du "Don Giovanni").

 

Spinoza :  Je suis Spinoza.

Un temps.

Voix résonnante du Cyborg :  Ainsi, le prudent Spinoza a répondu à mon appel pour se faire le champion des hommes.

Un temps.

Spinoza :  Je ne revendique pas une telle mission. D’où je viens, origine, devenir et fin se confondent et le sort des hommes de ton époque n’y est plus qu’une péripétie. C’est toi-même, étrange production du génie humain, que ton invitation m’a suscité à découvrir.

Rire du Cyborg.

Le Cyborg :  Tu t’extrais de ton éternité pour venir m’observer ! Eh bien, nous nous observerons mutuellement, tels deux scrutateurs en curiosité réciproque… Ou bien comme deux adversaires… Deux adversaires entrés simultanément dans l’arène, qui tournent aux aguets l’un autour de l’autre ! 

Dans le décor se révèle l’androïde qui prend avec naturel, et d’une voix toute humaine, le relais de la parole.

Le Cyborg, (androïde) :  Pour l’heure, je veux satisfaire à la tradition de l’humaine hospitalité. Vois ! La table est dressée.

C’est une grande table de jeu d’échecs, installée pour une partie.

Un temps de perplexité de Spinoza.

Spinoza :  Ce sont là tes nourritures ? Ce corps de circonstance m’en remet en mémoire de plus appétissantes.

Le Cyborg :  Le très sage Spinoza serait-il rétif à une ripaille logique ? Un sens peut l’investir !

Spinoza :  Si tu le dis… Je n’ai pas de prétention à ce jeu. Sais-tu même si j’en connais les règles ?

Le Cyborg :  Je le suppose d’un homme de ta provenance et de ton milieu. Mais si je me trompe, je peux te les enseigner comme je l’ai fait à ton prédécesseur. Du reste, celui-ci s’est piqué au jeu et s’est défendu comme un lion.  Mais cela importe peu : c’est toujours moi qui gagne.

Rire du Cyborg.

Spinoza :  Mon prédécesseur ?

Le Cyborg :  Socrate.

Un silence pendant lequel les deux protagonistes s’observent.

Spinoza :  Ô Cyborg, toi qui est, si j’en crois ta réputation, la dernière Merveille des hommes, à la fois Grande Pyramide mémorielle et Colosse calculateur… et aussi, me semble-t-il en cette occasion, une forme de Sphinx, pour quelle énigme m’as-tu invoqué ?

Le Cyborg :  Il te faudra la découvrir, sagace Spinoza, au cours de ce jeu.

Rire de Spinoza.

Spinoza :  Tu me convies à une épreuve bien redoutable si je dois, avant de la résoudre, en découvrir moi-même la formulation !

Le Cyborg :  Une épreuve à la mesure de ta réputation.

Un silence.

Spinoza :  Crains-tu la puissance des hommes qui t’ont créé ?

Rire du Cyborg.

Le Cyborg :  Non, puisque moi, leur créature, je les dépasse désormais en puissance.

Spinoza :  Voilà un premier mystère. Explique-moi cela, Cyborg.

Le Cyborg :  L’explication est simple : pour toute situation, aussi complexe soit-elle, je suis devenu ce qui détermine le meilleur parti et propose la meilleure décision.

Spinoza :  Tu parles sans doute des situations inextricables dans lesquelles les hommes savent si bien se mettre les uns par rapport aux autres ?

Le Cyborg :  Oui. Et aussi celles qu’avec le Progrès, les hommes se sont d’eux-mêmes imposées. Tant dans leur environnement que par les dispositifs qu’ils utilisent ; situations qui sont devenues tellement compliquées qu’ils ne peuvent plus y faire face par eux-mêmes.

Spinoza :  Ils ne peuvent pas contrôler eux-mêmes les dispositifs qu’ils ont créés ?

Le Cyborg :  Et encore moins leurs effets dans l’environnement terrestre !

Spinoza :  Comment peux-tu dire que les humains progressent si, en plus, des aléas naturels, ils en ajoutent provenant de leurs propres fabrications ?

Le Cyborg :  Ils progressent, en premier lieu, parce qu’ils tirent désormais de la nature tout ce qui peut nourrir leurs désirs, et, en second lieu, parce que leur savoir, depuis le temps de ton existence, a fait un bond phénoménal. Un bond tel que tes connaissances à toi, savant Spinoza, sont, à côté de ce que contient ma mémoire, comme une poignée de sable auprès de la dune.

Un silence.

Spinoza :  Ce n’est donc pas la connaissance que tu sollicites en moi, Cyborg. S’agit-il de la pratique de la raison ? Mais celle-ci nécessite quelle que soit l’époque toujours la même disposition, et je ne vois pas pourquoi elle ferait défaut aux humains qui te sont contemporains.

Le Cyborg :  Ô sage Spinoza ! Tu as toi-même dit que les hommes, tout en ayant la connaissance du meilleur, choisissent souvent le pire ! (Il rit.) L’usage de la raison, quelles que soient les époques, reste toujours défaillant. Aussi s’en remettent-ils à moi, qui suis la pensée efficace, pour les sortir des impasses où leur comportement les met… Mais nous omettons de satisfaire aux plaisirs de la table !

Il invite son interlocuteur à prendre place du côté des blancs et lui-même s’installe côté noir. Spinoza commence le jeu en avançant le pion de la dame. Réplique immédiate (elles le seront toutes) par le pion du roi.

Spinoza :  Il faut, Cyborg, que tu m’exposes plus explicitement le contenu de ce Progrès dont tu parles.

Le Cyborg :  En ton temps, tu en as vécu les premiers développements et ton vaste esprit sera prompt à saisir les suivants. Sache que la connaissance embrasse de nos jours l’infiniment petit comme l’infiniment grand. Elle va chercher au fin fond de l’Univers comme au plus profond de la matière ce qu’est l’origine du monde et ce que sera son devenir. Elle dessine à partir d’un instant zéro son mouvement vers des formes de plus en plus complexes. L’une de ces formes est la Vie, qui invente son propre chemin dans un processus appelé Évolution. Son expression la plus élaborée, dans l’espace terrestre du moins, et à l’époque où nous sommes, est l’Homme. L’Homme, qui reprend à son compte le flambeau de l’Évolution dans ce qu’on appelle le Progrès, c’est à dire une capacité à transformer pour son propre bénéfice le milieu dans lequel il vit. Enfin, avec l’Homme naît une nouvelle Intelligence, qui dépasse celle de l’homme lui-même. (Temps de pause moqueuse de l’androïde.) La mienne !

Un temps.

Spinoza :  L’Univers surgissant du néant ? À un instant zéro précédant l’apparition du temps ? Évoluant jusqu’au progrès des hommes ? J’entends là une fable nouvelle qui m’en rappelle d’autres plus anciennes.

Le Cyborg :  Aurais-je trop présumé de la promptitude de ton esprit ? Si tu appelles cela une fable, c’est que, tout juste sortis de l’obscurité, tes yeux sont éblouis par la lumière. Revenons à notre sujet qu’il t’a plu de nommer l’énigme du Sphinx.  

Spinoza :  Une énigme que je dois moi-même formuler ! Il me faut au préalable apprendre à te connaître, Cyborg.

Le Cyborg :  Tu disposes pour ce faire du temps et de l’action de ce jeu.

Il invite de nouveau Spinoza à jouer. Celui-ci sort le cavalier du roi. Réplique par le pion lui faisant face.

Spinoza :  Une brassée d’interrogations se presse dans mon esprit.

Le Cyborg :  Elles s’éclairciront comme un chapelet de nœuds qui se défont les uns à la suite des autres quand on en tire le fil.

Spinoza :  Il faut que j’en apprenne plus sur cette mystérieuse puissance qu’ils ont mise en toi… pour en dépendre ensuite.

Le Cyborg :  A toi de la découvrir, Spinoza. Je t’ai mis sur la voie…

Spinoza :  Avec ce jeu, dis-tu…

Spinoza réfléchit au jeu. Il avance son septième pion d’une case. Réplique par le cavalier du roi.[1]

Le Cyborg :  Tu sais que l’homme, quand il agit, a horreur d’être soumis au hasard, à l’aléa.

Spinoza :  Oui. Mais c’est le propre des actions humaines d’être soumises aux aléas… D’où le courage, ou l’inconscience selon le point de vue que l’on adopte, de l’homme d’action. Courage ou inconscience qui feront sa gloire ou sa chute.

Le Cyborg :   Ce qui fait la qualité de l’homme d’action est d’avoir un ou plusieurs coups d’avance sur les autres. Ou sur l’adversité. Je suis celui qui prévoit avec le plus de coups d’avance.

Spinoza :  Comme pour cette partie d’échec ?

Le Cyborg :   Comme pour cette partie d’échec. (Ils s’observent.)  Tu te trouves dans un labyrinthe : pour chaque coup que tu vas jouer, c’est comme choisir une porte parmi toutes les portes de tous les coups possibles qui se présentent à toi. Tu calcules ton choix selon la représentation que tu te fais du plan du labyrinthe. Moi, qui en ai une idée claire et précise, je te vois avancer dans celui-ci, et, de ma position, je condamne devant toi les portes qui me font préjudice et j’ouvre celles qui peuvent te perdre.

Spinoza :  Jusqu’à ce que je n’ai plus de choix… jusqu’à une unique porte !

Le Cyborg :   Oui. Celle derrière laquelle je t’attends.

Un temps.

Spinoza :  Ainsi, tu es le Minotaure de ce labyrinthe, Cyborg. Je suis convié à un festin dont je suis moi-même le menu.

Rire du Cyborg.

Le Cyborg :   J’ai répondu à ta question, Maître Spinoza. De nous deux, je suis celui qui sait résoudre avec le plus de sûreté un système complexe. C’est à toi de jouer.

Réflexion de Spinoza devant le jeu.

 

 

Fragment 2

 

(…)

Spinoza :  Tu me parles d’un monde où l’homme est devenu peu de chose par rapport à ses fabrications.

Approbation joyeuse de l’Androïde.

Le Cyborg :  L’homme mérite bien d’être un objet de connaissance privilégié ! Et, à ce titre, d’être soumis à l’analyse et à l’expérimentation. (Une pause pendant laquelle il observe son vis-à-vis.)  Tu as toi-même, semble-t-il, peu compris la méthode expérimentale. Une lacune pour un esprit avancé de ton temps ! Dans ton échange avec le physicien Boyle, l’aspect tâtonnant en apparence de cette méthode semble t’impatienter. Pourtant c’est elle qui a fait avancer la connaissance à pas de géant ! L’homme mérite bien d’être étudier de la façon même qu’il étudie les plantes ou les animaux.

Spinoza :  Toi, création des hommes, serais-tu prêt à faire des expériences sur eux ?

Rire-androïde.

Le Cyborg :  J’en fais une en ce moment-même ! Tu es mon animal de laboratoire.

Un temps.

Spinoza :  De m’en informer, ne risques-tu pas d’influer sur le résultat ?

Rire-androïde.

Le Cyborg :  Cette information fait partie de mon protocole expérimental ! Mais pour le moment, je te propose une expérience de pensée utile à notre propos. Réunissons dans une enceinte, qui peut être un salon faisant office de salle de classe dans la maison-école de Monsieur Franciscus van den Enden, citoyen d’Amsterdam durant ce fameux Siècle d’Or hollandais, deux mâles humains S et K, et une jeune femelle CM.

Un silence.

Spinoza :  S comme Spinoza…

Le Cyborg :  S comme Spinoza, CM comme Clara Maria Van den Enden, K comme Kerckrinck, Théodore Kerckrinck… Vous connaissez la suite, Monsieur Baruch Bénédict Benedictus d’Espinoza !

Rire-androïde.

Noir.

 

Porte 6 : La Flèche de Cupidon

 

Dans un espace représentant un intérieur hollandais du XVIIème siècle (comme celui de "La leçon de musique" de Vermeer) :

 

1. Clara Maria Van den Enden (11 ans) et Benedict d’Espinoza (22 ans) : la petite maîtresse d’école et son élève.

Benedict : Salve, Clara.

Clara Maria :  Salve, Benedictus.

Benedict :  Quid hodie facimus ?

Clara Maria :  Amo ex memoria exponis.

Benedict :  Amo, amas, amat, amamus, amatis, amant.

Clara Maria :  Quid amas, Benedictus ?

Benedict : Te amo, Clara.

Clair rire d’enfant de Clara.

Noir.

 

2. Clara Maria (12 ans). Entre Benedict.

Clara Maria, joyeusement :  Benedict ! Toute l’école est en rumeur à ton sujet !

On dit que tu es un héros de la vérité !

Rire de Benedict.

Benedict : Un héros de la vérité qui se cache dans un manteau trop large pour lui. Le fou n’a percé que le manteau !

Clara Maria, avec une angoisse soudaine : Il aurait pu te tuer…

Elle passe son doigt dans la déchirure du manteau.  Oh, Benedict ! Comment est-ce possible ! Elle pose ses mains et son front contre la poitrine du jeune homme. Vouloir te tuer… toi !... Toi ! Toi !

Il la prend gauchement par la taille.

Benedict : Si seulement je pouvais l’approcher… la vérité !

Noir.

 

3. Benedict. Entre Clara Maria (13 ans).

Clara Maria, d’une voix blanche :  C’est fini, maman est morte.

Elle essuie des larmes.  Pourquoi m’ont-ils donné le même nom qu’elle ? C’est comme si je mourrais un peu moi-même…

Elle se mouche.  C’est étrange de voir papa sangloter comme cela…

Elle frissonne.  Bénédict, prends-moi dans tes bras… Serre-moi fort !

Il la prend dans ses bras. Elle se serre contre lui. Noir.

 

4. Benedict.

Benedict :  C’est une enfant ! Ne peut-on pas aimer une enfant ? Mais elle est aussi une femme. Aimes-tu l’enfant qui demeure dans la femme ou la femme qui perce dans l’enfant… Elle, au moins, ne déguise pas son amour pour moi. Oh, Baruch le raisonnable qui prend ses leçons de vie chez une enfant !

Un temps. Du calme… Tout cela passera !

Noir.

 

5. Clara Maria (14 ans) joue de la guitare (guitare baroque ; ou bien elle joue de l’épinette ou de la viole de gambe). Elle accompagne Benedict qui chante.

         A la una yo naci

A las dos m’engrandeci

A las tres teni amante

A las quatro me casi

Me casi con un amor.

 

Dime niña donde vienes

Que te quiero conocer

Y si no tienes amante

Yo te hare deprender.

 

A la una yo naci

A la dos m’engrandesi

A las tres teni amante

A las quatro me casi

Me casi con un amor.[i]

 

Clara Maria passe ses bras autour du cou de Benedict. Elle l’embrasse et sort.

Benedict :  Lumière de cet amour. Qu’un tel bonheur dure… Est-ce possible ?

Noir.

 

6. Benedict, Franciscus Van des Enden.

Benedict :  J’aime Clara Maria.

Franciscus :  Ce n’est encore qu’une enfant.

Benedict :  J’attendrai que cette enfant grandisse.

Franciscus :  Cette enfant t’aime aussi. Mais c’est un amour d’enfant.

Benedict :  Tu lui as enseigné la raison. C’est l’amour d’une enfant douée de raison.

Franciscus :   C’est avant tout la vie qui enseigne la raison ; et ce qu’enseigne la vie, ce n’est pas moi qui peux le lui apprendre.

Noir.

 

7 Benedict, puis Clara (15 ans).

Benedict :  Dans le corps à corps de l’amour, c’est moi qui perd la tête et elle qui reste maîtresse d’elle-même… Benedictus le raisonnable, quelle farce ! Pourtant, elle m’aime… Oui, bien sûr, elle m’aime… Mais elle tient son amour, comme je devrais le faire moi-même.

Entre sans bruit Clara Maria. Soudain :

Clara Maria :  Je suis là, Benedict ! (Elle rit.)  Oh, Baruch aux sourcils froncés ! Qu’y a-t-il de si grave ?

Elle met ses bras autour de son cou et l’embrasse. Elle ressort. Un temps.

Benedict :  Mon amour est un fauve dans la cage de ma poitrine ! Il sursaute à son approche… et étire ses pas derrière les siens quand elle s’éloigne.

Noir.

 

8. Benedict. Entre Clara Maria (16 ans).

Benedict :  Tiens, Clara avec un collier ! (Il rit.)

Clara Maria :  Oh, c’est juste un cadeau de Théodore, le nouvel étudiant…

Benedict :  Kerckrinck ?… L’élégant Kerckrinck fait des cadeaux aux demoiselles ?

Clara Maria, riant :  Serais-tu jaloux, Benedict ?…

Elle  sort.

Benedict.  Le séduisant Kerckrinck… Le beau, riche et séduisant Théodore Kerckrinck…

Noir.

 

9 Clara Maria. Entre Benedict.

Clara Maria.  Papa te cherche, Benedictus.

Benedict, contrarié.  Tiens, maintenant, tu m’appelles Benedictus ?

Clara Maria.  Ne te fâche pas, tu sais bien que c’est comme ça que papa t’appelle.  (S’efforçant de rire.) Avec toi, on a le choix des prénoms : ton père disait Baruch, ta sœur, Bento ; pour d’autres, tu es Benoît, pour mon père, Benedictus… Pour moi, tu seras toujours Benedict, mon élève préféré ! Mon héros au manteau troué par le poignard du fanatique… (Hésitante.)  Mon premier amour.

Benedict :  C’est donc cela que je suis devenu… Ton premier amour.

Clara Maria, vivement :  Je veux vivre libre, Benedict. En ceci, j’ai été ton élève comme celle de mon père.

Elle sort.

Benedict :  La chute de l’ange ! Son amour évaporé par l’éclat de quelques brillants !… (Un temps de déréliction.)  Allons, ne te leurre pas, Baruch Benedictus ! Théodore t’a tout d’abord toi-même séduit. Il te vaut bien en qualités humaines… Comment la charmante petite boiteuse ne serait-elle pas éblouie ? (Autre temps de déréliction.) Reprends-toi, Baruch Benedictus ! (Il prend sa tête dans ses mains.)  Peut-on choir si brutalement ?… Reprends-toi, Benedictus le raisonnable ! Sors de la cage de ton cœur…

 

10. Baruch, Franciscus Van den Enden.

Franciscus :  Tu sais où va ma préférence. Mais je ne suis pas maître du cœur de ma fille. Je l’ai nourrie à ces deux mamelles : la raison et la liberté. Je ne sais pas si elle est raisonnable, mais elle est libre.

Benedict :  Tout ce que tu me dis là va de soi, Franciscus.

Franciscus :  Cela va de soi mais je sens ton désarroi, Benedict. La profondeur de ton désarroi. La tristesse pèse sur toi comme un manteau de plomb. Cela me peine.

Noir.

 

Porte 7 : La Méthode expérimentale

 

Dans la demeure du Cyborg.

Le Cyborg :  "Le cœur a ses raisons que la raison n’a pas". Il y a la théorie et la pratique, Maître Spinoza.

Rire de l’androïde.

(…)

 

 

les 21 Portes                                                                                 différents travaux